220.
— Putain, ça fait mal ! Arggh ! ! !
Orlando Van de Putte vient de se redresser d’un coup. Il réveille en sursaut Cassandre qui n’a pas lâché sa main. Les autres accourent aussitôt.
Fetnat Wade renouvelle le bandage autour du ventre du légionnaire. Kim Ye Bin apporte une table, des chaises, des assiettes et propose que, pour une fois, on mange « à la bourgeoise ».
Tous s’assoient à table et contemplent avec un brin de méfiance les fourchettes et couteaux autour de leur assiette. La marmite de waterzooï fumant est posée sur un sous-plat. Il y a même des serviettes en papier de toutes les couleurs. Fetnat se mouche bruyamment dans la sienne avant de la jeter à ses pieds.
Cassandre s’aperçoit qu’elle perçoit beaucoup plus de choses qu’avant.
Il s’est passé quelque chose. Un mécanisme a été débloqué. Une porte s’est ouverte en moi.
Elle songe que peut-être le fait d’avoir partagé la douleur d’Orlando a entraîné une augmentation de sa sensibilité.
Quand elle touche le bois de la table, elle sent l’arbre dont il est issu. Quand elle empoigne sa fourchette, elle sent la montagne dont est extrait le minerai qui a servi à la fabriquer. Quand elle caresse sa veste, elle sent le mouton qui a fourni la laine. Elle sent aussi comme l’animal a eu froid quand on lui a enlevé sa toison.
Le cuir de ses chaussures lui évoque la vache à qui on a arraché la peau.
Toutes ces aventures ont élevé mon niveau de perception. Mais, du coup, je suis devenue plus fragile. Je vais tout ressentir plus fort. Le bon comme le mauvais.
Sa montre à probabilité indique 17 %.
Mon frère a dû vivre la même expérience, ses sensations se sont décuplées, il a pensé plus loin, plus vite… au point de lui donner envie de cesser de vivre. Il faut être sacrément bien préparé pour supporter une conscience élargie.
— Finalement, on a tous eu ce qu’on souhaitait, constate Kim. Le Vicomte voulait savoir s’il était capable d’être un vrai médecin. Maintenant il le sait, il a sauvé une vie en péril. Cassandre voulait arrêter les attentats, elle l’a fait. La Duchesse voulait être célèbre, elle l’est.
— Comment ça, de quoi tu parles ? questionne l’intéressée.
— Tu n’as pas vu les journaux ? demande Kim.
Il se lève et revient avec son ordinateur portable.
— Ça, c’est la une de ce matin.
Sur le site du journal « Reportage choc », la page du jour affiche une photo, avec un bandeau qui annonce :
« La clocharde avait kidnappé la fille du ministre pour la forcer à voler des sacs à main dans les bibliothèques. »
Sur l’image on distingue Cassandre de dos en train de donner le sac à Esméralda dont le visage est parfaitement reconnaissable.
— Le cliché a dû être pris par un des lecteurs de la bibliothèque durant la bousculade générale. Quoi qu’on fasse, avec les appareils incorporés dans les téléphones portables, il y aura toujours quelqu’un pour prendre une photo et essayer de la placer dans les agences de presse.
— Quand même, dit Esméralda, si je m’attendais à faire la couverture d’un de mes magazines préférés ! Vous avez vu, même le mariage de la chanteuse Julia Watts est inscrit dans un tout petit encadré. On ne voit que moi.
— Ça te fait quoi ?
— Bof. Plus grand-chose finalement.
Elle replace quelques mèches rebelles de son chignon.
— On naît. On pleure. On mange. On rit. On dort. On baise. On souffre. On meurt. Tout le reste n’est qu’« anecdotique ».
Fetnat en recrache son café.
— Alors ça c’est la meilleure, Duchesse. Tu nous as cassé les pieds pendant des années pour devenir célèbre et, maintenant que tu l’es, tu oses nous sortir que tout ça n’est qu’« anecdotique » ? On aura tout entendu.
Ils reprennent du waterzooï et mastiquent en silence les petits os de rat qui craquent sous la dent.
— Et toi, Marquis, en quoi as-tu eu ce que tu voulais ? demande Fetnat.
Kim, après avoir jeté un regard furtif à Cassandre, désigne Charles de Vézelay.
— Avec le Ministère Officieux de la Prospective j’ai trouvé le moyen de faire régner une vraie anarchie sur Terre. Ma devise « Ni dieu ni maître » a trouvé, grâce à Charles, le moyen de se réaliser. J’ai compris que pour éliminer toute forme de gouvernement il fallait d’abord les regrouper en un seul, le Conseil de toutes les nations. Mais un Conseil des nations vraiment efficace, pas comme l’ONU. Une forme de gouvernement mondial, qui aurait sa police et son armée, est la solution pour la sauvegarde de tous dans le futur, pour plusieurs raisons :
1 — La maîtrise de la pollution.
2 — La moralisation des marchés financiers.
3 — La mise au ban des dictateurs mégalomanes.
4 — La répartition des richesses.
5 — La maîtrise de la croissance démographique.
« Et je retiens vos idées sur les avocats de ce Conseil des nations qui représenteront 1, les animaux, 2, les végétaux, 3, les machines, 4, la planète, 5, les générations futures. Oui, vraiment, toutes ces aventures m’ont ouvert les yeux sur une voie honorable d’évolution politique planétaire : la concentration des pouvoirs pour aboutir à la disparition des pouvoirs. Même si ça peut sembler paradoxal.
Charles de Vézelay déguste le ragoût directement dans la marmite.
— C’est quoi ce délice ?
— Du waterzooï de…
— Lapin, coupe Esméralda. Des tout petits lapins.
— C’est exquis. Pour ma part, je ne souhaitais qu’une chose, c’est que ce fragile ministère inventé par votre père continue d’exister. Je dois reconnaître qu’il existe plus que jamais en ce lieu. Et, contrairement à tous les ministères précédents, il ne dépend même pas des changements de président ou des finances publiques. Nous sommes des visionnaires libres et indépendants.
— Et toi, Cassandre ? questionne le sorcier africain.
Moi je voulais juste savoir qui je suis.
— Je crois que je sais où est ta fille, Baron, répond-elle.
Celui-ci est saisi d’une quinte de toux.
— Pardon, Princesse ? lâche-t-il.
Il a très bien entendu mais il n’est pas prêt pour cette révélation.
La jeune fille l’observe et perçoit ses émotions comme si elle était en lui.
Pourquoi, sur une ville comme Paris qui regroupe plus de cinq millions d’habitants, a-t-il pu exister une coïncidence pareille ?
Je veux bien accepter que le chat fugueur du policier soit justement celui qui est venu ici, mais que la pâtissière qui m’a offert ses gâteaux soit la fille d’Orlando, la probabilité, comme dirait mon frère, est incroyablement faible.
À moins que…
Il y a cette théorie des « familles d’âmes » qui se retrouvent et s’attirent sans le savoir. Nous retrouvons dans notre vie nouvelle des gens que nous avons déjà croisés dans nos existences passées et avec qui nous avons des affaires anciennes à régler. Et eux-mêmes sont connectés à leur famille. On a beau être cinq millions à Paris, je croiserai en priorité ceux avec qui j’ai déjà entamé des histoires, bien des vies plus tôt.
— Non, rien. Je disais qu’on devrait te recoudre avec une suture. Pour que ta plaie se referme plus vite.
— Non, ça devrait aller, rétorque le sorcier sénégalais. Allez mangeons. Il a surtout besoin de reprendre des forces.
Le regard de Cassandre s’égare sur la montre à probabilité. À sa grande surprise les chiffres bougent d’un coup « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 57 %. »